Le livre de l'Ecclésiaste

L'auteur se nomme Qohéleth, un nom qui peut signifier: le chef de l'assemblée du peuple, des sages. Puisqu'il se dit aussi fils de David qui a régné à Jérusalem, la tradition a attribué ce livre à Salomon.

Date:
Si Salomon est bien l'auteur du livre, il l'a rédigé à l'époque la plus riche et la plus glorieuse de l'histoire d'Israël. Dégagé des soucis de la guerre et de la substance matérielle du peuple, il a pu se concentrer sur la réflexion philosophique qui a toujours prospéré davantage durant les périodes de paix et de prospérité qu'au cours des époques troubles.

Contenu:
Le livre se présente comme le journal de bord d'un homme en quête du sens de la vie. Or, ce sens, il ne peut le trouver que s'il découvre une valeur permanente. Mais, dans cette quête essentielle de toute vie, il ne part pas des données de la révélation biblique. Il prend, en quelque sorte, le chemin inverse en se mettant dans la peau de quelqu'un qui aurait seulement son intelligence naturelle; il part du donné et du vécu, il observe, raisonne, expérimente, discute. C'est pourquoi il est si proche de l'homme du 20e siècle.

Pour qu'un but de vie soit valable à ses yeux, il faut qu'il transcende les limites de cette vie, parce que Dieu a mis dans son cœur "le sens" ou "l'intuition" de ce qui est éternel (3: 11), c'est-à-dire ce qui dure au-delà de cette vie. C'est cette intuition qui empêche l'homme de se contenter d'autre chose. L'Ecclésiaste rejoint là bien des penseurs et des poètes qui ont exprimé à leur manière ce besoin de trouver un but de vie dépassant les limites de ce qui est passager et périssable. C'est pour cette raison que, dès le départ, l'Ecclésiaste pose la question: "Quel profit durable, permanent, quel bénéfice final l'homme retire-t-il de toute la peine qu'il se donne sous le soleil?" (1: 3) Puis il examine lucidement les différents "buts de vie" que les hommes se fixent: richesses, plaisirs, sagesse ou moralité.

Avec une régularité implacable, la mort vient jeter son veto dans la balance: non, ce but ne peut pas être considéré comme valable parce qu'à la mort rien n'en subsiste: les richesses? le linceul n'a pas de poches; les plaisirs? qu'est ce que cela me rapporte (2: 1); le savoir? "Augmentez vos connaissances, vous augmenterez vos souffrances" (1: 18); le progrès, les "lendemains qui chantent"? "Ce qui a été, c'est ce qui sera: ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera, il n'y a rien de nouveau sous le soleil" (1: 9); la sagesse? "Un même sort attend le sage et l'insensé" (2: 14-16). Non, "tout est futile et inutile, il n'y a rien de valable et de permanent sous le soleil" (2: 17-19). "Le bilan est déposé, il est inquiétant" (A. Malraux)

Cette expression "sous le soleil" qui revient 24 fois dans le livre, mais nulle part ailleurs dans la Bible, nous fournit l'une des clés de son interprétation: l'examen auquel se livre l'Ecclésiaste est strictement limité à l'horizon de cette terre. Comme le disait Luther: "Dans cet ouvrage, Salomon décrit comment les choses se passent ici-bas sous le soleil, parmi les enfants d'Adam, dans l'État, la famille et toutes les affaires du monde." "Or "ici-bas" s'oppose à "là-haut" et le postule.

Mais, au-delà de cette vie, il est une réalité dont l'Ecclésiaste est intimement persuadé: c'est celle du jugement qui attend chaque homme après la mort. Or, c'est finalement elle qui projette sur notre vie la lumière tant cherchée. Si Dieu a "implanté aux tréfonds de l'être humain le sens de l'éternité" (3: 11), c'est pour que l'homme, même s'il vit de longues années, "se souvienne que l'éternité est bien plus longue et qu'en comparaison, toutes choses ici-bas sont furtives et futiles" (11: 8). Voilà donc la clé ultime du livre: c'est en comparaison de l'éternité que tout ce qui existe sous le soleil est vanité. C'est cette éternité qui doit commander notre manière de vivre: "Jeune homme, réjouis-toi… suis les élans de ton cœur et poursuis ce qui charme tes yeux, mais n'oublie pas que Dieu te demandera compte de tout ce que tu fais" (11: 9). "Pense au créateur au temps de ta jeunesse" (12: 1). "N'attends pas que se rompe le fil argenté (de la vie)… que la poussière retourne d'où elle est venue et que le souffle de vie remonte à Dieu qui l'a donné" (12: 6-7). C'est à la lumière de cette réalité: le jugement, et de ce qui le précède: la vieillesse et la mort, que l'Ecclésiaste "entend démystifier, contester toutes les consolations, toutes les recettes de bonheur avec lesquelles l'homme se rassure… Il refuse de croire à toutes les valeurs, les doctrines, les idoles, les hochets auxquels les hommes vouent leur confiance…" (A. Maillot: La Contestation p. 7). C'est ce chemin final qui donne à ce livre son unité et son "mouvement", lui qui sous-tend ce procès du bonheur" (Glasser) ou, comme le précise Maillot: "des recettes habituelles du bonheur"…

Des valeurs relatives: Tout ce qu'il a examiné (richesse, plaisir, travail, sagesse) ne saurait être pris comme valeur absolue, donc valeur durable, susceptible de donner un sens à la vie. Cependant, parmi ces choses, certaines sont meilleures que d'autres et ont, relativement, une valeur réelle pour cette vie.

Après avoir démontré l'inanité de ces choses comme buts de vie, l'Ecclésiaste les réhabilite comme moyens de rendre l'existence plus belle, ou du moins, plus supportable: la jouissance modérée des dons de Dieu (3: 13; 5: 18-19; 8: 15; 9: 7-9), la sagesse, la connaissance et la joie accordées par Dieu au juste (2: 24-26), les œuvres bonnes (9: 10), le repos d'esprit (4: 6). C'est parce qu'on n'a pas vu cette différence d'optique qu'on a accusé l'auteur de se contredire. Mais c'est dans cette tension entre valeurs absolues et valeurs relatives que réside le secret d'une vie équilibrée, conforme à la volonté de Dieu.

Maillot a certainement vu juste quand il a dit: "Qohéleth n'est pas contre la joie. Mais, elle n'est pas le secret de l'homme. L'homme est plus que la joie et le plaisir. Et, quand la joie devient une valeur en elle-même, valeur à laquelle l'homme entend se sacrifier, elle devient triste, elle se dévoile, elle aussi, comme une fragilité totale qui ne peut pas être le vrai but de cette autre fragilité qu'est l'homme… Cette fois encore Qohéleth dénonce certains hommes de son temps pour qui la poursuite du plaisir était la seule vérité humaine stable… Qohéleth ne dénonce donc les œuvres humaines, le plaisir, les constructions, les richesses et même le vin et l'amour que dans la mesure où il leur demande de résoudre le mystère de son destin. C'est la relation de l'homme à ces réalités qui est faussée. C'est la place qu'il leur donne, le culte qu'il leur voue, qui sont aberrants… L'homme a beau n'être que fragilité, il est infiniment plus que ces fausses valeurs auxquelles il se consacre" Ainsi s'expliquent bien des contradictions apparentes dans ce livre, ces dévalorisations juxtaposées aux valorisations de la sagesse, du travail et de la joie.

Valeur de la sagesse:
C'est dans la conduite pratique de la vie que la sagesse révèle ses avantages (9: 17) et assure le succès (10: 10); "l'esprit du sage le dirige tout naturellement du bon côté" (10: 2) pour lui faire éviter le mal et tout excès (7: 18). Elle le préserve des actions précipitées inspirées par la colère (7: 8-9), des mesures extrêmes pour corriger les injustices (8: 1-9), de la bigoterie comme du zèle iconoclaste (7: 16-25), de l'avarice (4: 7-8) et de l'envie qui aboutissent aux extorsions, à l'oppression (4: 1,4) ou aux révolutions (4: 13-16). Mais une seule folie peut gâcher ce que toute une vie de sagesse a édifié (9: 18; 10: 1).

Valeur du travail:
Tous les ouvrages que l'homme a fait et toute la peine qu'il s'est donnée ne sont que vanité (2: 11), on ne sait pas qui en profitera après sa mort (2: 18; 4: 7-8); même pendant sa vie, on peut être privé du fruit de son travail (5: 13; 6: 6) qui, de toute façon, est si vite dépensé (5: 10). Mais, l'inaction est encore pire: la paresse détruit l'homme (4: 5) et engendre pauvreté et ruine (10: 18; 11: 4). Le travailleur a le sommeil doux (5: 11) et le travail en commun offre bien des satisfactions (4: 9-10). C'est pourquoi l'Ecclésiaste exhorte quand même au travail: "Tout ce que ta main trouve à faire avec ta force, fais-le (9: 10). "Dès le matin, sème ta semence, et le soir ne laisse pas reposer ta main (11: 6).

Valeur de la joie:
Même paradoxe que pour la jouissance et la joie: elles ne peuvent donner un sens à la vie (2: 2, 10-11; 7: 3-6); et pourtant, Dieu a créé l'homme pour le bonheur et pour "faire jouir son âme du bien-être, au milieu de son travail… cela aussi vient de la main de Dieu" (2: 24). Le bonheur, pour l'homme, c'est de "se réjouir, se donner du bien-être" (3: 12) et se réjouir de ses œuvres" (3:22). "J'ai donc loué la joie" (8: 15). "Va, mange avec joie ton pain et bois gaiement ton vin, car depuis longtemps Dieu prend plaisir à ce que tu fais… Jouis de la vie avec la femme que tu aimes… car c'est ta part dans la vie" (9: 7, 9). "La lumière est douce, et il est agréable de voir le soleil… que l'homme se réjouisse donc" (11: 7-8).

S'il prend cette attitude, ce n'est pas parce qu'il "refuse de s'enfermer dans la geôle d'une logique rigoureuse", mais parce qu'il obéit à une logique qui transcende nos raisonnements cartésiens et aboutit à une logique existentielle qui, seule, permet d'affronter les contradictions que la vie elle-même nous présente.

But:
Depuis toujours les hommes se posent la question du sens de leur vie. C'est pour eux que l'Ecclésiaste a retracé son itinéraire de recherche souvent déroutant. Tantôt, il exhorte à la crainte de Dieu, et tantôt, il semble se demander s'il existe une justice suprême et éternelle; ici, il prône les plaisirs comme seule raison de vivre, là, il exalte la tristesse et le deuil; il semble haïr la vie, et pourtant, il en déplore la brièveté. "Un voile épais cache à nos yeux ce livre attirant par ses parties lumineuses et repoussant par ses obscurités" (F de Rougemont).

Celui qui a suivi l'Ecclésiaste à travers les méandres de son itinéraire, qui a rebroussé chemin avec lui dans tous les culs-de-sac où il a mené son lecteur, voit comme seule issue du labyrinthe, la foi en ce Dieu créateur, souverain, Sagesse insondable. La foi pousse parfois sur le terrain du doute et du scepticisme à l'égard de tout ce qui nous est prôné comme valeur ici-bas. C'est le service que l'Ecclésiaste veut rendre à ceux qui n'acceptent pas d'emblée la sereine assurance des Proverbes, il les exhorte à pousser jusqu'au bout leur raisonnement et leur recherche pour constater, effectivement, que toutes ces avenues tant vantées ne mènent nulle part.

Lorsque nous sommes arrivés au point où nous commençons à craindre qu'un haussement d'épaules soit le seul commentaire honnête à tout ce monde voué à la mort, où rien n'a de l'importance sous le soleil, alors nous sommes prêts à entendre la bonne nouvelle que tout a de l'importance car Dieu amènera toutes choses en jugement. "Sur ce roc, nous pouvons être détruits, mais, c'est du roc et non du sable mouvant. Il y a là une possibilité de construire" (D. Kidner).

C'est sur ce même roc que Jésus a construit: il a résumé et prolongé la pensée de l'Ecclésiaste en disant: "Que servirait-il à un homme de gagner le monde entier, s'il perdait son âme" (Math 16:26), mais aussi "Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu et toutes ces choses vous seront données par-dessus" (Math 6: 33).

Plan
Avec ce livre cependant, nous touchons du doigt la différence entre l'Ancienne et la Nouvelle Alliance, entre le monde sans Christ et le monde avec Christ. La pensée du prédicateur est toute imprégnée de Dieu, mais n'ayant pas encore été touchée par l'aile de la prophétie et ne connaissant pas les élans sublimes de la piété des Psaumes, elle se borne à juger le monde sans illusion et à en déceler impitoyablement l'insuffisance. Il manque à ce "sage" de connaître Jésus-Christ, en qui toutes les énigmes de la vie et du monde sont résolues. L'homme, ayant tenté de boire à toutes les sources terrestres, a encore soif, car "tout est vanité"; le Sauveur seul lui donnera l'eau vive qui désaltère parfaitement et pour toujours. "Quiconque boit de cette eau aura encore soif; mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura jamais soif, et l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle." (Jean 4: 13-14)

Conclusion:
Vis à la lumière de l'éternité!

(Tiré du Nouveau dictionnaire biblique, Éditions Emmaüs)